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Jaurès et l’émancipation laïque


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Mis en ligne ou actualisé le : lundi 14 décembre 2009




En ces temps de confusion conceptuelle et politique, il est bon de revenir à Jaurès en matière de laïcité. D’autant que beaucoup de jaurésiens de la dernière heure, voire de la vingt-cinquième heure, caricaturent sciemment sa pensée et son action.
N’a-t-on pas entendu le candidat Nicolas Sarkozy citer 23 fois Jaurès dans un discours à Toulouse pour, une fois élu président de la République, dénoncer tout comme le pape Benoît XVI le « laïcisme », cet « l’intégrisme républicain », et prétendre « moderniser la laïcité » afin de « mieux répondre aux attentes des grandes religions » !
Ne voit-on pas également nombre de champions d’une « laïcité ouverte », « plurielle », « européenne » se référer à la tolérance plutôt qu’à la laïcité, à l’équité plutôt qu’à l’égalité des droits, au pluralisme religieux plutôt qu’à l’égal traitement de toutes les convictions religieuses, agnostiques ou athées !

La pensée de Jean Jaurès est encore mal connue car ses œuvres et ses discours n’ont été que partiellement publiées et inégalement étudiés au risque de l’instrumentalisation du tribun selon les circonstances [1].
Beaucoup en font aujourd’hui un simple réformiste [2], quelques-uns encore un révolutionnaire alors qu’il préconisait lui-même une stratégie de réformes révolutionnaires. Il aimait à dire qu’il avait été planté républicain centre-gauche et avait fleuri gauche socialiste.
Son assassinat nous a privé des dernières évolutions de sa pensée, une pensée qui reste toujours vivante alors qu’est célébré son 150e anniversaire. J’ose affirmer, après avoir dépouillé systématiquement ses écrits, que son combat pour la laïcité fut un des thèmes les plus constants et les plus réfléchis de sa courte carrière d’homme public. Je me permets d’affirmer que sa conception de la laïcité peut se résumer en trois assertions fondamentales et complémentaires :

  1. La laïcité ne se réduit pas à la tolérance car elle est fondée, non seulement sur la liberté de conscience, mais aussi sur le respect égal et mutuel de toutes les personnes puisqu’il n’y a pas de liberté pour l’homme sans égalité de droits.
  2. « Démocratie et laïcité sont deux termes identiques » car « la démocratie n’est autre chose que l’égalité des droits » et que « la démocratie fonde en dehors de tout système religieux toutes ses institutions, tout son droit politique et social, … » (L’Humanité, 2 août 1904).
  3. « Laïcité de l’enseignement, progrès social, ce sont deux formules indivisibles. Nous lutterons pour les deux » s’exclamait encore Jaurès le 25 janvier 1910 à la fin de son célèbre discours Pour la laïque. L’émancipation laïque participe aussi bien de l’émancipation intellectuelle que de l’émancipation sociale.

Cette conception de la laïcité est au cœur de la pensée jaurésienne en même temps qu’elle en est le dénominateur commun et cette « dialectique des émancipations », selon la belle formule de Henri Pena-Ruiz, ne peut se comprendre que dans sa triple dimension philosophique, politique et sociale.
Mais, par souci pédagogique et par respect de la chronologie, je vais exposer les thèses de Jaurès en étudiant sa pensée et son action en faveur de la laïcité scolaire, puis de la séparation des Églises et de l’État et enfin des émancipations sociale, intellectuelle et spirituelle.

Liberté, égalité et laïcité scolaire
Le jeune normalien philosophe Jean Jaurès naît à la vie intellectuelle par une critique du christianisme et de l’idéalisme de Victor Cousin que défend son collègue Henri Bergson, mais il se démarque aussi du positivisme d’Auguste Comte, la pensée dominante de l’époque. Jaurès se veut héritier de la philosophie rationaliste des Lumières, est un lecteur attentif de Quinet et de Renan, et s’affirme vite comme un des meilleurs connaisseurs de la philosophie allemande, de Kant à Hegel et même Marx qu’il découvre dans le texte. Il affirme aussitôt une pensée originale sur les rapports entre la pensée et l’action.

Dès la rédaction de sa thèse secondaire en latin sur les origines du socialisme allemand, Jaurès distingue la liberté en soi, de droit, et la liberté pour soi, de fait, et pense leur dialectique.
« En pénétrant le socialisme allemand, on y trouve incluse (...) dans l’histoire et dans l’économie politique une certaine dialectique (...) qui définit la liberté, non pas comme une absurde faculté de pouvoir choisir entre des contraires, non comme une hypothétique indépendance de chaque individu, mais comme la véritable base de l’égalité des hommes et de leur communion. [3] »

Dans l’absolu, chaque homme dispose de la liberté de conscience, la première des libertés, celle qui lui reste quand il est dépouillé de tous ses droits et de tous ses moyens. La liberté de conscience est d’origine divine, estiment Luther ou Locke, mais Jaurès y voit plutôt le premier des droits naturels propres à tous les êtres humains.
D’elle découlent toutes les autres libertés, de croire en Dieu ou de ne pas y croire, de pensée en raison ou non, d’agir ou de prier. Il n’y a pas de liberté sans égalité de droits entre tous les êtres humains. Tout individu n’est pas libre de faire tout ce qu’il veut, sa liberté est limitée par le respect de celle des autres. Jaurès retrouve la démarche des rédacteurs de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ».

Encore faut-il que l’égalité des droits soit possible car, dans la réalité des faits, il n’y a que des libertés relatives. Jaurès reprend sur ce point les remarques de Louis Blanc : « celui-là seul est libre qui, non seulement a le droit, mais également la faculté et le pouvoir d’agir. »
Voila pourquoi il ne se satisfait pas de la notion de tolérance. La Paix d’Augsbourg de 1554, la première paix de religion, repose sur le principe « Tel prince, telle religion » : seuls les princes ont la pleine liberté de religion, leurs sujets doivent partager leur confession car, s’ils n’ont pas la même religion que le prince, ils peuvent tout au plus émigrer.
Même l’Édit de Nantes n’est qu’une concession du roi Henri IV accordant certaines libertés à ses sujets protestants même si, pour la première fois, le pluralisme religieux est admis dans le même royaume. La tolérance est donc une concession du prince à des sujets, de l’État à des minorités, ce n’est pas la reconnaissance d’un droit irrévocable pour tous les citoyens.

Jaurès ne cessera de critiquer les limites de la tolérance qui maintient une relation de dominant à dominé. En 1910, il rappelle encore aux socialistes lors de leur Congrès : « Nous ne sommes pas le parti de la tolérance – c’est un mot que Mirabeau avait raison de dénoncer comme insuffisant, comme injurieux pour les doctrines des autres -, nous n’avons pas de la tolérance, mais nous avons, à l’égard de toutes les doctrines, le respect de la personnalité humaine et de l’esprit qui s’y développe. ».
C’est bien la déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui a jeté les fondements de la laïcité en proclamant la liberté et l’égalité des droits en son article premier.

De ce principe découle la conception de la laïcité scolaire de Jaurès. Dès son premier discours à la Chambre des députés, le 21 octobre 1886, au cours du débat sur la laïcisation du personnel des écoles primaires, le jeune élu républicain qu’il est encore déclare d’emblée : « J’accepte pleinement, sans réserve aucune, le principe qu’est la laïcité » [4].
Désormais « la société française ne repose plus sur l’idée religieuse discutable, mais sur l’idée naturelle de justice acceptée par tous. » La laïcité s’oppose aux prétentions du cléricalisme qui divise la société en voulant imposer à tous les citoyens des normes religieuses auxquelles les incroyants ne peuvent adhérer. La laïcité repose sur un principe unificateur de justice et d’égalité de droit pour tous.

Jaurès est parfaitement conscient de l’enjeu que représente la scolarisation des enfants par l’école publique et la sécularisation du personnel enseignant. « Deux forces se disputent aujourd’hui les consciences : la tradition qui maintient les croyances religieuses et philosophiques du passé ; la critique, aidée de la science, qui s’attaque, non seulement aux dogmes religieux, mais aussi aux dogmes philosophiques, non seulement du christianisme, mais aussi au spiritualisme. [5] »
Ce n’est pas sur le simple anticléricalisme politique ou l’hostilité à la religion que Jaurès fonde la laïcité, mais sur le respect de la liberté de la conscience et de la science grâce au libre exercice de la raison critique. [...]

Jean-Paul Scot
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[1] En dépit des travaux de la regrettée Madeleine Rébérioux, aujourd’hui continués par Gilles Candar

[2] Par exemple Jean-Pierre Rioux, Jean Jaurès, Perrin, 2005

[3] Les origines du socialisme allemand, chapitre I, Luther, in Œuvres de Jean Jaurès, tome 1, 1888-1897, Les Editions Rieder, 1931

[4] Jean Jaurès, De l’éducation (Anthologie), Edition établie par Madeleine Rébérioux, Guy Dreux et Christian Laval, Introduction de Gilles Candar, Editions Syllepse, 2005, p. 32

[5] Ibidem, p. 35