Un « New Deal » pour l’école (Par G. Felouzis et J. Perroton)
Publication : Décembre 2005
Modification : Décembre 2009

Si fière de prôner des valeurs universalistes et de progrès social, volontiers « donneuse de leçons », la France offre le visage d’un pays divisé, tant du point de vue social qu’économique et ethnique. Cette situation est le fruit d’une ghettoïsation qui court depuis une vingtaine d’années.

Que les jeunes révoltés s’attaquent à des cibles comme les écoles est symptomatique du sentiment de désespérance et d’abandon qui étreint beaucoup des habitants de ces banlieues reléguées, en particulier les moins âgés. Car on assiste à une sorte d’« apartheid scolaire ».

Dans une académie comme celle de Bordeaux (guère terre d’immigration pourtant), 10 % des collèges concentrent à eux seuls 40 % des élèves issus du Maghreb, de l’Afrique noire ou de la Turquie.
Des chiffres d’autant plus considérables que ces établissements abritent aussi une très forte proportion d’élèves de milieux défavorisés ou en retard scolaire. D’où un cumul des inégalités préjudiciable à la scolarité : on apprend moins dans ces établissements ghettos, et ce quelle que soit la bonne volonté des enseignants.

L’absence de brassage social et ethnique a des effets négatifs en termes d’apprentissage, et produit de l’échec scolaire. Lorsqu’on sait le rôle central des diplômes pour accéder à l’emploi, il y a tout lieu de penser que cette ségrégation renforce l’exclusion économique et sociale des plus défavorisés.
Et prôner une orientation dès l’âge de 14 ans vers l’apprentissage ne fera que renforcer le sentiment de ces jeunes : ils sont exclus de l’école comme ils sont exclus du travail, des loisirs, de la ville – en un mot, de la société. Ainsi, la boucle est bouclée.

L’apartheid scolaire est d’abord le fruit d’une ville de plus en plus clivée socialement et ethniquement. Le désir d’entre-soi, notamment des classes supérieures et moyennes, marginalise des quartiers entiers laissés aux plus démunis, et pèse sur le monde scolaire.
Les familles elles-mêmes participent largement à cette ségrégation lorsqu’elles « évitent » certains collèges, perçus comme mauvais parce qu’ils hébergent une population défavorisée, mais aussi, il faut le dire tout net, « non blanche ».

Sur l’ensemble de l’académie, 10 % des élèves bénéficient chaque année d’une dérogation. C’est peu. Mais, dans les collèges ghettos, la « fuite » des familles des classes moyennes est beaucoup plus massive. Elle a pour conséquence directe de doubler la proportion d’élèves issus de l’immigration.
Plusieurs établissements de notre enquête auraient dû accueillir environ 25 % d’élèves immigrés ou issus de l’immigration, à en juger par leur secteur de recrutement. Ils en accueillent en fait plus de 50 %, car les enfants « blancs » sont inscrits dans d’autres établissements du public ou du privé. Ainsi, pour ceux qui ne peuvent choisir leur lieu de résidence ou à qui la carte scolaire se montre défavorable, éviter le collège du secteur apparaît comme la seule solution envisageable.

Le choix de l’établissement se construit essentiellement sur la base de sa situation urbaine et de la composition ethnique de son public. Le doute n’a pas sa place dans ces stratégies, comme en témoignent les parents rencontrés : « C’est les enfants de la cité du Viaduc qui vont au collège Barbusse, et donc il y a beaucoup d’Arabes ; il a mauvaise réputation, mais fondée ou pas, ça j’en sais rien, puisque j’y ai pas mis ma fille. »
L’enjeu est tel que les parents se montrent extrêmement sensibles à l’image des établissements, et notamment aux « fréquentations » qu’ils impliquent. « Comment voulez-vous, interroge ce parent, que votre gamine qui est dans un collège où il y a toute cette racaille se sente en sécurité ? Elle, elle va le vivre différemment, car elle n’a que 14 ans, mais moi, je me fais du souci. »
La dérogation est alors perçue comme un moyen pour que « l’enfant ne vive pas les violences du quartier » et correspond, en particulier pour les familles populaires, à un désir d’ascension sociale dont l’école est le moteur. [...]

Georges Felouzis : Sociologue, université Bordeaux-II, coauteur avec Françoise Liot et Joëlle Perroton de L’Apartheid scolaire. Enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges, Seuil, Paris, 2005.
Joëlle Perroton : Sociologue, université Bordeaux-II, coauteure avec Georges Felouzis et Françoise Liot de L’Apartheid scolaire. Enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges, Seuil, Paris, 2005.

Lire la suite : http://www.monde-diplomatique.fr/20...