Le Monde Diplomatique. Retraites, un trésor impensé (Par Bernard Friot)
Publication : Septembre 2010
Modification : Novembre 2010

Attaqué de toute part, le système de retraites financé par la cotisation n’est pas un simple enjeu social : il porte en lui un projet de civilisation.
Depuis 2008, chaque jour ou presque a nourri un constat : le marché de l’emploi et le marché des capitaux font obstacle au travail et à l’investissement.

Pourtant, ces institutions jouissent d’une confiance telle que leur échec entraîne un redoublement de soumission à leur contrainte. Les salariés s’efforcent d’améliorer sur le marché du travail une « employabilité » que les employeurs ne jugeront jamais suffisante. Les responsables politiques imposent aux peuples les plus douloureux sacrifices pour tenter de satisfaire des marchés financiers insatiables.

L’observateur reste stupéfait devant ce culte païen qui trouve dans toute démonstration de la nocivité des dieux qu’il invoque l’occasion de les révérer avec une ferveur redoublée.
Marchés et Emploi sont les divinités d’une religion jamais reconnue comme telle. Les prières adressées aux premiers se confondent avec le jargon journalistique : « Le pari de l’Europe pour rassurer les marchés », « Pour apaiser les marchés, l’Espagne se résigne à donner un tour de vis social » [1], etc. Certes, Moloch a perdu de son lustre.
Mais, face aux « investisseurs », la gauche propose au mieux une nationalisation partielle du crédit qui conforterait la propriété lucrative [2]. Ne faut-il pas plutôt chercher à l’abolir ?

L’emploi revêt un caractère sacré que nul ne se hasarde à remettre en cause. Contre la promesse du maintien de leurs postes, des salariés français, allemands, américains se résignent à sacrifier une partie de leur rémunération.
Partis et syndicats revendiquent le plein-emploi. Mais l’expression revêt un double sens : les employeurs y voient la subordination d’une quantité et d’une qualité optimales de main-d’œuvre ; les salariés y cherchent la garantie d’un revenu. Le temps n’est-il pas venu de découpler salaire et subordination aujourd’hui confondus dans l’emploi ?

On ne sort pas facilement des rets d’une religion païenne. Mais on peut espérer faire sauter le verrou de la croyance (et du fatalisme qui l’accompagne) en s’appuyant sur une double expérience positive, menée à grande échelle ici et maintenant : le bonheur — celui des retraités — d’être payé pour travailler tout en étant libéré du marché de l’emploi, et l’efficacité d’un investissement libéré des marchés financiers — la cotisation [3]. Encore faut-il voir ce qu’a d’anticapitaliste la situation de retraités qui continuent à percevoir, pendant des décennies et de façon irrévocable, un salaire ; ce qu’a d’anticapitaliste le financement de ce dernier par une cotisation sociale, c’est-à-dire par un prélèvement sur la valeur ajoutée [4] qui assume des engagements de long terme sans aucune accumulation financière.

Qu’on l’examine en effet sous l’angle du financement — la cotisation vieillesse — ou sous celui de la dépense — la pension comme salaire à vie —, la retraite est porteuse de changements révolutionnaires. Le terme n’a pas ici le sens métaphorique qu’affectionnent les publicitaires.
A l’opposé de l’utopie, qui construit un système symétrique d’un réel lu de façon univoque et négative, le changement révolutionnaire repose sur une perception claire de la subversion déjà à l’œuvre dans une réalité analysée comme une contradiction au travail.
Le débat sur les retraites offre l’occasion de travailler à la révolution en popularisant le remplacement de ces deux institutions décisives du capitalisme que sont le marché du travail et le droit de propriété lucrative par le « déjà-là » du salaire à vie et de la cotisation.

Commençons par la cotisation. Cette face méconnue du salaire, contestée par le patronat comme une « charge sociale », est l’une des grandes inventions du XXe siècle [5]. Chaque emploi donne lieu au prélèvement d’une part de la valeur ajoutée, en plus du salaire net, affectée au financement des prestations sociales.
C’est la part socialisée du salaire. Elle est considérable : pour 100 euros de salaire net, on compte 73 euros de cotisations salariés et employeurs [6] et 10 euros de contribution sociale généralisée (CSG), impôt affecté à la Sécurité sociale.
Plus de 45 % du salaire total se trouve ainsi socialisé pour la protection sociale, les cotisations en représentant l’essentiel : 40 %. [...]

Bernard Friot
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