On voit s’exprimer, en ce moment, la légitimité sociale (par Ignacio Ramonet)
Publication : 18 octobre 2010
Modification : Janvier 2011

Face à la surdité et à l’arrogance du gouvernement, Ignacio Ramonet, président de l’association Mémoire des luttes [1], en appelle à la légitimité sociale et à celle de la démocratie participative.

Qu’exprime, selon vous, l’ampleur de la mobilisation pour la défense des retraites  ?
Ignacio Ramonet.
Peu à peu, chacun se rend compte que le projet gouvernemental va le toucher et qu’en un sens, cela va se payer en années de vie. Au-delà, il y a un malaise social plus global, qui n’a pas pu s’exprimer depuis le déclenchement de la crise, financière puis économique, en 2008.
On observe également le refus d’un certain mode de gouvernement, fait d’arrogance, de superbe, de suffisance. Ce qu’on peut appeler «  l’esprit du Fouquet’s  », dont l’affaire Woerth est l’une des illustrations récentes.
Le pouvoir s’obstine à nier l’implication d’un ministre dans une affaire qui le lie à des milliardaires, à des classes extrêmement favorisées. Cela suscite un vrai ras-le-bol dans la population.
Et j’ai l’impression qu’au fil des journées de protestation, chaque citoyen prend conscience qu’il peut s’associer au mouvement. Ainsi, celui-ci prend de l’ampleur. Progressivement, 
il traduit l’ensemble des malaises de chacun.

Hier, Nicolas Sarkozy a estimé que le dossier des retraites était clos. Que faire face à une telle surdité  ?
Ignacio Ramonet.
Sur le plan de la légalité parlementaire, le délai est relativement court, puisqu’on estime que d’ici à mercredi ou jeudi, le Sénat finira par voter cette loi, qui reviendra alors à l’Assemblée. Et d’ici une dizaine de jours, du point de vue de cette légalité parlementaire, l’affaire sera close.
Mais en démocratie, il y a aussi d’autres légitimités. On voit ainsi s’exprimer, en ce moment, la légitimité sociale, d’ailleurs reconnue par la Constitution au travers du droit de grève et du droit à la manifestation.
Même si le pouvoir y reste sourd, cette légitimité est majoritaire dans le pays, comme le montrent tous les sondages. Il serait imprudent pour le gouvernement de s’obstiner à ne tenir compte que d’une seule légitimité et à ne pas reconnaître les autres, tout à fait légales en démocratie.
Par ailleurs, nul n’ignore que le président de la République avait affirmé, dans son programme présidentiel, qu’il ne toucherait pas à la retraite à 60 ans. Il a rompu unilatéralement le contrat moral qu’il avait passé avec les Français.
Par conséquent, on est en droit de se réclamer encore d’une autre légitimité, celle de la démocratie participative  : puisque le président change son programme, il doit soumettre sa proposition aux électeurs. C’est pourquoi certains réclament, à mon avis à juste titre, un référendum.

Actuellement, d’autres mouvements se développent en Europe, contre les plans d’austérité.
L’issue au bras de fer en France est-elle à rechercher du côté de mobilisations à l’échelle européenne  ?

Ignacio Ramonet.
Il y a des manifestations très importantes dans un grand nombre de pays, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Roumanie... En Grèce, il y a eu six grèves générales.
Donc, effectivement, il faudrait une journée européenne d’action. J’ajoute que certains des pays où les protestations sont les plus fortes sont gouvernés par la social-démocratie.
Et donc, beaucoup de citoyens se demandent si la social-démocratie, quand elle est au pouvoir, n’en vient pas à accepter elle-même les consignes du Fonds monétaire international (FMI), lui-même dirigé par un social-démocrate.
Il y a par conséquent une hypothèque, que les partis sociaux-démocrates doivent lever. À cet égard, on peut se réjouir qu’en France, le PS annonce que, s’il revient au pouvoir, il rétablira l’âge légal à 60 ans. Même s’il n’écarte pas la possibilité de faire une réforme du système des retraites.

En quel sens peut-on dire que la question des retraites est un enjeu de civilisation  ?
Ignacio Ramonet.
On a bâti des sociétés plus avancées, plus civilisées, dans la mesure où on a mis au point des systèmes de retraite permettant d’éliminer l’une des grandes terreurs de l’Occident, à savoir la détresse des vieillards.
Aujourd’hui, c’est cela qui est menacé. Tout le monde sait que la question des retraites implique l’ensemble des familles, par conséquent la société, donc la civilisation.
Il faut aussi souligner que, dans certains pays, l’une des mesures que prend la gauche, quand elle arrive au pouvoir, c’est précisément l’abaissement de l’âge de départ à la retraite.
La Bolivie d’Evo Morales l’a ainsi fait passer de 65 à 58 ans  ! Cela correspond à une aspiration profonde des populations.

Entretien réalisé par Laurent Etre
http://www.humanite.fr/15_10_2010-i...
Ignacio Ramonet a notamment publié 
le Krach parfait, éditions Galillée, 2009.