La réforme de l’évaluation des enseignants menace les valeurs républicaines de l’école primaire publique
Publication : Janvier 2012
Modification : Janvier 2012

En justifiant la réforme de l’évaluation des enseignants par un discours de nécessaire modernisation, le ministère de l’Éducation nationale cherche à minimiser les transformations fondamentales qu’elle engage.
Une approche superficielle de la question pourrait se réjouir de la modification d’une procédure évaluative qui, en tout état de cause, mérite d’être réformée.

On pourrait mettre en avant l’épreuve qu’elle constitue pour la majorité des enseignants comme les incohérences qu’elle peut présenter notamment quand l’inspecteur agit hors d’un cadre méthodologique explicite et sans principes déontologiques rigoureux.
On peut être séduit par l’idée que l’autoévaluation serait a priori plus responsabilisante et que la suppression de la note permettrait d’échapper aux confusions que l’inspection évaluatrice entretient, au travers elle, avec le contrôle hiérarchique.

D’ailleurs, la réforme n’hésite pas à trouver son argumentation dans un prétendu souhait des enseignants évoqué par une étude de juin 2011 [1] qui témoigne de l’usage politique que le ministère fait désormais des enquêtes quand on y lit que les professeurs seraient majoritairement favorables à la prise en compte de l’évaluation dans la progression de leur salaire ou qu’ils aspirent à des lettres de mission individuelles.

Sous les apparences d’une réforme à incidence interne, ce sont les bases mêmes de l’école qui sont appelées à être transformées.
L’effet le plus immédiat de la réforme est la diminution de la part de la pédagogie dans l’évaluation. Le ministère a beau s’en défendre, l’abandon de l’inspection en classe produira une mise au second plan des compétences didactiques et pédagogiques.
Confier la notation des enseignants du second degré à un personnel de direction, plutôt qu’à un inspecteur, aura évidemment le même effet. La circulaire de 2009 [2], qui définit les missions des inspecteurs, continuait à reconnaître la part essentielle de la pédagogie y compris quand elle évoquait, au-delà de l’évaluation, les perspectives d’un pilotage.
N’y aurait-il pas quelque paradoxe à simultanément louer les vertus des résultats finlandais dont on sait qu’ils s’appuient sur une conception fondamentalement pédagogique de l’enseignement [3] et à définir une stratégie de pilotage qui préfère la comparaison des résultats plutôt que la recherche de l’adéquation des moyens aux buts ?

L’évaluation pédagogique comme fondement de l’école républicaine
Jean Ferrier [4] a bien montré comment la Troisième République avait transformé les missions de l’inspecteur en les centrant sur la pédagogie, là où la fonction des inspecteurs de la monarchie de Juillet et du Second Empire se limitait au contrôle administratif.
La Troisième République, consciente des résistances que le pouvoir local et religieux lui opposerait, aurait pu concevoir un corps d’inspection fondé sur l’autorité administrative.
Elle voulut au contraire que la pédagogie ait une place centrale dans la mise en œuvre de l’école obligatoire. Au-delà de la définition des programmes, elle fit de l’inspection et des conférences pédagogiques les vecteurs d’une transformation des pratiques professionnelles nécessaire à la généralisation de l’enseignement.
Sur un sujet aussi politique que l’éducation morale, où les tentations d’injonction autoritaire étaient grandes, elle visa avant tout l’efficacité de l’enseignement par les conseils donnés à des instituteurs qui auraient pu être tentés par les simplifications abusives et le dogmatisme sentencieux [5].
Dès son origine, l’institution associa les enjeux de promotion sociale et d’éducation qu’elle donnait à l’école à la désignation de la pédagogie comme le vecteur principal de leur construction.

Jean Ferrier voyait déjà dans les glissements engagés à la fin du XXe siècle, qui transformaient l’inspecteur du premier degré en administrateur de circonscription, le signe d’une perte des valeurs républicaines de l’école.
Les volontés de réforme actuelles contribueront à leur destruction. La stratégie est progressive mais claire. Il suffit d’en lire les perspectives dans les travaux des think tanks libéraux [6].

Un détail ou la pièce d’un puzzle ?
La réforme de l’évaluation des enseignants peut passer pour un détail d’évolution. Dans le contexte économique et social d’aujourd’hui, on pourrait penser que faire grève à ce sujet révèle les préoccupations égocentriques des fonctionnaires de l’Éducation nationale.
Ne nous méprenons pas, il ne s’agit que d’une des pièces d’un puzzle patiemment constitué. Le dernier élément stratégique viendra plus tard : donner aux écoles un statut d’établissement autonome. Mais d’autres ont déjà été posés.

Paul DEVIN
Inspecteur de l’Éducation nationale
Secrétaire général adjoint du SNPI-FSU

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