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Âge pivot : le tour de passe-passe du gouvernement


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Mis en ligne ou actualisé le : samedi 11 janvier 2020

Article publié le 11 janvier par Médiapart :
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Édouard Philippe a consenti à retirer « provisoirement » du projet de loi retraites la mesure d’économie qui crispait Laurent Berger. L’âge pivot est retiré du texte, mais que pour les départs avant 2027.
La CFDT est ravie et pourtant, il y a de fortes chances qu’elle sorte une nouvelle fois perdante de ce jeu de dupes.

C’est un « compromis » aux airs de vaste plaisanterie.
Comme il l’avait annoncé la veille, Édouard Philippe a écrit aux partenaires sociaux, samedi 11 janvier, jour de nouvelles manifestations, pour leur faire part de ses propositions de sortie de crise (voir son courrier sous l’onglet « Prolonger »).
Ce faisant, le premier ministre s’est surtout adressé à la CFDT, seul syndicat d’envergure à se dire, depuis le début, « très clairement favorable » au principe du régime universel voulu pas Emmanuel Macron ; et, dans une moindre mesure, à l’Unsa.

Après des semaines de dialogue de sourds autour de la seule question de l’âge pivot – autrement appelé « âge d’équilibre » –, qui crispait particulièrement le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger et auquel le chef du gouvernement semble tenir comme à la prunelle de ses yeux, Édouard Philippe s’est finalement dit « disposé à retirer » provisoirement cette mesure du projet de loi sur la réforme des retraites, mais uniquement pour les départs avant 2027.

Son courrier précise bien que le texte qui arrivera en conseil des ministres le 24 janvier « prévoira que le futur système universel comporte un âge d’équilibre », lequel « constituera un des leviers de pilotage collectif du système dans la durée ».
L’âge en tant que tel reste à déterminer lors d’une future négociation. Le 11 décembre, devant le Conseil économique, social et environnemental (CESE), le premier ministre avait évoqué celui de 64 ans, sans pour autant qu’il ne figure, écrit noir sur blanc, dans le projet de loi envoyé au Conseil d’État.

La mesure d’économie à court terme prévoyait que cet âge d’équilibre soit mis en place dès 2022, comme le précisait le dossier de presse du gouvernement. Il aurait alors été de 62 ans et 4 mois, et aurait « augmenté ensuite de 4 mois par an pour rejoindre progressivement l’âge d’équilibre du futur système ».
C’est ce dispositif dit « paramétrique » qu’Édouard Philippe a décidé de mettre entre parenthèses pendant quelques semaines, dans l’attente d’une meilleure proposition des organisations syndicales et patronales.

Car ce retrait « provisoire » est conditionné à un accord entre les partenaires sociaux sur les moyens d’atteindre l’équilibre financier du système de retraites au moment de son lancement en 2027.
Il s’agit de la fameuse « gouvernance » proposée par Laurent Berger, mais déjà évoquée par le premier ministre avant lui. Pour le secrétaire général de la CFDT, les travaux de cette « gouvernance » auraient pu courir jusqu’aux 1er juillet 2020. Mais le chef du gouvernement est pressé : il lui donne jusqu’à « la fin du mois d’avril » pour remettre ses conclusions.

Et prévient : « dans l’hypothèse » où un tel accord « ne pourrait intervenir », il se réserve la possibilité de réintroduire l’âge pivot dès l’horizon 2022. « Je veux être parfaitement clair sur ce point : je prendrai mes responsabilités », écrit-il.
Dans son courrier, Édouard Philippe prend également soin de préciser que « les mesures destinées à rétablir l’équilibre ne devront entraîner ni baisses des pensions pour préserver le pouvoir d’achat des retraités, ni hausse du coût du travail pour garantir la compétitivité de notre économie ».

Cet élément a son importance puisqu’en matière d’équilibre, « les marges de manœuvre ne sont pas immenses », pour reprendre une expression employée par le chef du gouvernement dès le 19 décembre. Trois options sont sur la table : l’âge pivot, la baisse des pensions et la hausse des cotisations.
Or le premier ministre écarte clairement les deux dernières. Dès le mois de décembre, Laurent Berger avait plébiscité dans La Croix « d’autres solutions de court terme, une hausse des cotisations, par exemple ». Une proposition d’emblée contestée par le gouvernement et le Medef.

Dès lors, on voit mal comment les organisations syndicales et patronales pourraient se mettre d’accord sur une solution alternative d’ici la fin du mois d’avril. « À la fin, on arrivera à une combinaison » entre l’âge pivot et la hausse des cotisations, confiait récemment un ministre, plutôt optimiste.
En vérité, le chef du gouvernement a beau écrire vouloir « démontrer sa confiance envers les partenaires sociaux » en retirant provisoirement sa mesure d’économie, il sait pertinemment que la tâche qui leur a été confiée relève de la mission impossible.

Cette méthode ressemble fort à celle qui avait utilisée au moment de la réforme des règles de l’assurance-chômage, provoquant, déjà, la colère de Laurent Berger, qui n’en a visiblement pas tiré toutes les leçons puisque, sitôt le courrier de Matignon rendu public, la CFDT a « salué » dans un communiqué « le retrait de l’âge pivot du projet de loi sur les retraites » qu’elle dit avoir « obtenu ».
Retrait qui marque, toujours selon la centrale de Belleville, « la volonté de compromis du gouvernement ». De son côté, l’Unsa a elle aussi applaudi ce qu’elle qualifie d’« avancée majeure », estimant que « les échanges peuvent enfin démarrer ».

Édouard Philippe est décidément passé maître dans l’art du passe-passe. Sous couvert de « compromis », le premier ministre a en réalité ramené les syndicats qui lui importent le plus autour de la table des discussions.
Sans jamais varier de son objectif initial, mais en leur faisant croire qu’il les avait écoutés. Ce qu’il écrit dans son courrier ressemble peu ou prou à ce qu’il disait déjà le 11 décembre, devant le CESE. Le principe de l’âge pivot est maintenu dans le texte, seule la mesure d’économie à court terme est provisoirement retirée.
Et il y a de fortes chances qu’elle soit réintroduite in fine.

En tout état de cause, ce faux suspense de faux compromis ne dit absolument rien de l’avenir du mouvement social. Car les manifestants qui sont redescendus dans la rue, jeudi 9 et samedi 11 janvier, réclament le retrait pur et simple du projet d’Emmanuel Macron.
Vendredi, l’intersyndicale nationale CGT, FO, FSU, CFE-CGC et Solidaires (ainsi que les organisations de jeunesse) avait d’ailleurs déjà annoncé trois nouvelles journées de grève et de mobilisation, les 14, 15 et 16 janvier, sans même attendre de retourner pour la énième fois à Matignon.

Ellen Salvi