Formation des maîtres : où va-t-on si vite ?
par André Ouzoulias (prof à l’IUFM de Versailles)
Publication : Septembre 2008
Modification : Novembre 2009

L’évolution récente du dossier « mastérisation » fait craindre le pire, à savoir une grave détérioration de la qualité de la formation des maîtres, et par là même du service public d’éducation. Deux ensembles de faits étayent ce point de vue : d’une part, les « 10 principes » que le Ministère de l’éducation nationale (MEN) vient de rendre publics pour cadrer les discussions sur la réforme de la formation des maîtres avec les organisations syndicales, d’autre part, les premiers pas de la réforme avec le dépôt en urgence des premiers projets de mastères enseignement dans le cadre des habilitations des plans quadriennaux des universités par le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (MESR).

Les « 10 principes » du ministère : adieu à l’alternance

Dans un document intitulé Texte proposé par le ministère pour la négociation avec les syndicats, en date du 12 septembre (donné intégralement en annexe), on découvre les « 10 principes » que le ministère compte suivre[1]. Comme en témoigne ce texte, si le projet du ministère n’évolue pas :

  • le concours aura lieu, comme on pouvait le craindre, au milieu de la deuxième année du mastère (M2), accentuant les défauts de la formation actuelle : le bachotage durera trois semestres au lieu de deux ;
  • il n’y aura pas de stage en responsabilité, ni en M1, ni en M2, ni massé, ni filé, seulement des stages en observation et de pratique accompagnée (PA) ;
  • plutôt qu’une formation en alternance, le texte assigne à la formation initiale l’objectif d’« une prise de contact progressive et cohérente avec les métiers de l’enseignement » ;
  • les lauréats des concours « seront mis en situation de pleine responsabilité » aussitôt après leur formation ; durant cette année (celle qui suivra M2), qui sera celle de leur titularisation éventuelle, ils seront aidés par des enseignants « expérimentés » (on reconnaît le dispositif que le ministère appelait « compagnonnage » en juin dernier) ;
  • durant cette même année, il y aura également des « compléments de formation » ; les titulaires bénéficieront ensuite d’un « plus » en formation continue (FC), pendant les deux années suivant la titularisation.

On hésite à parler de formation professionnelle, car on se situe plus dans le cadre d’une préprofessionnalisation. Ce modèle, notons-le, n’est pratiqué dans aucune profession ni, pour les métiers de l’éducation, dans aucun pays développé (habituellement, la prise de responsabilité est progressive).

On apprend aussi qu’il y aura des « bourses au mérite »[2] en M1, ce qui laisse penser que le ministère a décidé d’en finir avec le statut de fonctionnaire-stagiaire en M2, le réservant à l’année de titularisation qui se déroulera entièrement sur le terrain « en pleine responsabilité ».

Outre la dégradation de la formation initiale des maîtres (FI), d’autres conséquences non moins inquiétantes peuvent être anticipées :

  • disparition de la FC organisée grâce au remplacement par les débutants : actuellement, par exemple, les professeurs des écoles stagiaires, en deuxième année de formation (PE2) ont 2 fois 3 semaines de stage en responsabilité et les maîtres qu’ils remplacent bénéficient parallèlement de stages de FC ;
  • concentration des moyens de FC sur l’entrée dans le métier, en contradiction avec les recommandations formelles de l’Union européenne, qui a récemment montré du doigt notre pays pour ses insuffisances graves dans la formation continuée des enseignants (mais ne fait-on pas ainsi les premiers pas vers l’objectif avancé par de nombreux responsables politiques d’organiser l’essentiel de la FC des enseignants pendant les congés scolaires ?) ;
  • coupure plus grande entre la FI et la FC, aggravant le risque d’un décrochage de la FI des réalités du terrain, des publics et des pratiques ;
  • ouverture d’un contentieux sur les décharges des directeurs d’école, qui sont, dans les petites écoles, remplacés un jour par semaine par des PE2 en stage en responsabilité filé (depuis le ministère de Robien) ; mais cela confirmerait plutôt que M. Darcos envisage effectivement la constitution accélérée des Établissements publics locaux d’enseignement primaire (EPLEP), qui réuniraient plusieurs écoles en une seule structure administrative et dont les directeurs seraient des « managers » totalement déchargés[3].

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