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Le fric envahit l’éducation (par A. Parienty)


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Mis en ligne ou actualisé le : mercredi 13 janvier 2010
Arnaud Parienty, 49 ans, est professeur agrégé de sciences économiques et sociales au lycée de Courbevoie (92).
Auteur d’ouvrages sur la fiscalité (Le monde - Marabout), la productivité (Armand Colin) et la protection sociale (Gallimard - Le monde), il a participé à de nombreux manuels scolaires et universitaires aux éditions Nathan et collabore régulièrement à Alternatives Economiques.
Il a également été membre, en tant que représentant de la FSU, du Conseil d’orientation des retraites et du groupe « prospective des métiers et des qualifications » du Conseil d’analyse stratégique.

L’école est inégalitaire ; on le savait. Mais l’école républicaine était tout de même censée assurer certaines formes d’égalité, car publique et gratuite.
Des progrès ont été faits dans l’ordre de la gratuité, notamment par les initiatives des conseils régionaux et généraux de financer l’achat de manuels ou d’ordinateurs.
Mais, dans le même temps, surfant sur les faiblesses de l’enseignement public, le marché de l’éducation explose en France, créant des discriminations par l’argent insupportables et pesant sur le niveau de vie des familles.

Symbole de l’élitisme républicain traditionnel, les grandes écoles sont gratuites et certaines des plus prestigieuses (les écoles normales supérieures, Polytechnique, l’ENA) donnent à leurs élèves le statut de fonctionnaire stagiaire, accompagné d’une rémunération de 1500 euros par mois environ, contre un engagement (plus ou moins respecté) de servir l’Etat pendant au moins dix ans.
Les grandes écoles de commerce, au contraire, sont payantes et de plus en plus chères (de 6000 € à 9000 € par an) ; sans parler des diplômes prestigieux, de type MBA, dont la préparation est facturée entre 15000 € et 30000 € par an, mais surtout dans une perspective de formation continue.
Les Instituts d’études politiques coûtent maintenant 800 € par an en province et jusqu’à 5000 € à Paris, selon le revenu des parents. Dans tous les cas, existent des formules permettant à de bons étudiants de milieu modeste d’intégrer à moindre frais.

Plus gênant est la prolifération des écoles de commerce ou d’ingénieur dites « à prépa intégrée », qui coûtent de 6000 € à 8000 € par an.
Quelques-unes figurent désormais parmi les très bonnes écoles, en particulier des écoles de commerce (IESEG, ESSCA,…) ; d’autres sont d’un niveau très moyen.
Bien que leur niveau de recrutement soit nettement plus faible que celui des grandes écoles, leur réseau social leur permet de trouver des débouchés satisfaisants pour leurs étudiants. Ces écoles représentent une solution très confortable pour les étudiants, puisqu’elle évite le stress, l’aléa et l’effort intense des deux années de prépa.
Mais, à ce prix, elle est réservée aux élèves issus de familles relativement fortunées. Rappelons en effet que les trois-quarts des ménages ont un revenu annuel inférieur à 40000 €.

Un autre marché en expansion rapide est celui de la préparation des concours.
Un bon exemple est celui de l’IEP Paris. Autrefois, on entrait à Sciences Po après son bac, en ayant préparé le concours d’entrée en année préparatoire pendant les vacances d’été à l’aide de quelques manuels dont l’Institut donnait la liste aux inscrits.
Puis sont venues les prépas, généralement privées et coûteuses, pendant l’été ou l’année suivant le bac. Sciences Po a supprimé l’entrée à bac+1 et avancé le concours à la fin juin pour lutter contre cette tendance.
Mais la demande d’avantage compétitif des familles étant toujours là, les réponses du marché ont immédiatement surgi : prépas les mercredis après-midi ou le samedi, stages pendant les « petites » vacances, concours blancs, pour une somme pouvant dépasser 5000 euros.

En médecine, domaine dans lequel la durée des études est déjà un obstacle écartant souvent les enfants des classes populaires, s’est développée récemment la mode des écuries : cours supplémentaires et concours blancs pour 1000 € ou 2000 € par an.
Il existe également des cours de première année privés, préparant aux concours de tous les CHU parisiens pour près de 9000 € par an. Ce n’est qu’un symptôme d’une évolution plus générale : dès que l’enseignement supérieur public a une faiblesse dans la préparation à un concours prestigieux, une offre privée très coûteuse se crée.
Même dans d’excellentes classes prépas, la nomination d’un mauvais prof (c’est possible !) entraîne immédiatement la création d’un cours concurrent, éventuellement à la même heure, auquel les étudiants les plus fortunés se précipitent.

Pendant ce temps, la ministre de l’enseignement supérieur s’inquiète du prix de l’inscription aux concours d’entrée dans les grandes écoles, problème déjà réglé pour l’essentiel. Et oublie que l’inscription à plusieurs écoles pour les concours SESAME et ACCES aux écoles de commerce à prépa intégrée atteint près de 1000 €.

Second degré
Dans l’enseignement secondaire, l’intrusion de l’argent a longtemps concerné uniquement les cours particuliers, facturés 30 € par heure dans les établissements modestes et 100 € dans le XVIè arrondissement de Paris.
La grande majorité des établissements privés sont sous contrat d’association avec l’Etat, ce qui assure des tarifs modestes. Ces établissements participent d’ailleurs au service public d’éducation.

Les cours particuliers ont connu un énorme développement ces dernières années. Les prestations privées se sont également diversifié (tutorat, coaching,…).
Ce phénomène est nourri par l’anxiété des parents, bien sûr, mais aussi par les déductions fiscales nouvelles qui en réduisent sérieusement le coût pour les familles (crédit d’impôt de 50% des dépenses engagées).
Voté par l’Assemblée nationale, un récent amendement parlementaire propose de supprimer cet avantage fiscal. Mais le gouvernement s’y étant opposé, le Parlement est ensuite rentré dans le rang, aidé par l’intense lobbying des entreprises du secteur.
Notons au passage, dans l’argumentation du député UMP à l’origine de cet amendement, le passage suivant : « les dépenses de soutien scolaire sont le fait de familles pour lesquelles l’existence d’un crédit d’impôt est plus une aubaine qu’une réelle incitation à recourir au soutien scolaire à domicile ».

Un dernier élément augmentant le poids de l’argent dans la sélection scolaire est le rôle croissant de la maîtrise des langues étrangères dans la réussite scolaire. Compte tenu des moyens dévolus par l’école à l’apprentissage des langues (2 à 3 heures par semaine dans des groupes de 20 à 35 élèves), une grande partie de cet apprentissage se fait lors de séjours à l’étranger, socialement très discriminants, ou grâce aux jeunes filles au pair et aux nannies britanniques ou allemandes, encore plus discriminantes.
La grande bourgeoisie fait même fréquenter à ses enfants des institutions scolaires internationales.
Le fossé est donc immense entre les enfants des classes populaires, riches de leurs heures de cours (« Mr and Mrs Baxter have two children, John and Betty »), et les enfants de milieu favorisé, bilingues ou trilingues en classe de seconde, regroupés dès le collège dans des « classes européennes », qui regardent les films en version originale non sous-titrée et font des stages de tennis à Oxford ou en Floride.

Comment en sommes-nous arrivés là ?
D’abord par les faiblesses du système. L’école républicaine, sélectionnant impartialement sur la base du concours, ne produit pas l’égalité des chances que ses promoteurs espéraient.
Les données compilées par l’OCDE dans ses enquêtes sur le niveau des élèves (PISA) montrent au contraire que la France figure parmi les pays développés les plus inégalitaires.
On ne peut même pas dire que l’élitisme républicain produise des élites meilleures que dans les autres pays. Par ailleurs, les performances du système scolaire français se dégradent plus rapidement que la moyenne (sans même parler de la Corée, qui figurait parmi les pays les plus pauvres du monde il y a 50 ans et nous taille aujourd’hui des croupières) et l’investissement public éducatif recule, alors qu’il a augmenté partout ailleurs.

Evidemment, les lacunes du public ouvrent un marché au privé. Et le miracle de l’économie de marché se produit : l’offre surgit immédiatement pour répondre à la demande.
Celle-ci a également grandi, car le diplôme protège plus du chômage que jamais. Par ailleurs, la massification scolaire a multiplié les effets sur la carrière de petits écarts de niveau de diplôme, qui incitent à investir de manière parfois folle (étudiant reçu à Sup de Co Paris et redoublant pour avoir HEC, par exemple).

Il faut aussi insister sur le rôle des niches fiscales. Citons, là encore, le député Tardy : « le crédit d’impôt, c’est-à-dire l’argent public, sert essentiellement à gonfler les profits de ces sociétés privées.
Cette aide fiscale n’a pas entraîné de baisse de prix pour les familles ni permis de générer une offre de haute qualité ». Autrement dit, l’intérêt du crédit d’impôt n’est pas de réduire le coût pour les familles, donc d’augmenter la demande, mais d’accroître les profits des entreprises de soutien scolaire, donc d’augmenter l’offre.

Enfin, on ne peut s’empêcher de généraliser un peu : dans l’équilibre entre public et privé qui caractérise les économies mixtes telles que l’économie française, le fléau de la balance penche depuis un quart de siècle en faveur du privé.
Le mécanisme à l’œuvre dans l’éducation se retrouve pour la santé ou les retraites :

  1. moindre investissement public, au nom de la compétitivité et de la baisse des impôts
  2. dégradation du service rendu
  3. création d’une offre privée
  4. discrimination par l’argent.

Eventuellement, cet enchaînement en appelle un autre :

  1. développement de l’offre privée
  2. concurrence privé / public
  3. au nom de la libre concurrence, le privé restreint les financements du public
  4. système à deux vitesses (privé pour qui peut payer, public pour les autres).

Acadomia, entreprise de soutien scolaire, se plaint ainsi de la concurrence déloyale que lui cause l’Etat en instaurant des heures de soutien dans les collèges et lycées (vus les moyens engagés au lycée, les responsables d’Acadomia peuvent toutefois dormir sur leurs deux oreilles).
Le GATS pourrait servi de point d’appui à ce type de revendication. Par ailleurs, si les salariés des entreprises de soutien scolaire sont de niveau médiocre, selon les enquêtes journalistiques faites sur ce sujet (envoyé spécial de janvier 2009, par exemple), il suffirait de réduire les rémunérations des enseignants, afin qu’ils trouvent, eux aussi, la route du « travailler plus pour gagner plus ».

Dans la société du « chacun pour soi », tout ceci est parfaitement logique.

Arnaud Parienty
http://alternatives-economiques.fr/...