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Les retraitées trop souvent dépendantes de leur conjoint


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Mis en ligne ou actualisé le : mardi 24 septembre 2013

La retraite est un miroir grossissant des inégalités entre femmes et hommes sur le marché du travail. D’où la nécessité de revoir les systèmes de solidarité et de lutter contre les aléas des carrières des femmes.

Les pensions des femmes sont nettement inférieures à celles des hommes. C’est bien sûr un reflet des inégalités salariales, mais pas seulement. Car les écarts de pensions sont encore plus prononcés que les écarts de salaires. En cause : le mode de calcul des retraites, basé sur le niveau de rémunération, mais aussi sur la durée de carrière. Ce qui pénalise doublement les femmes.

Fin 2008, les hommes touchaient en moyenne 1 740 euros de retraite, contre 1 157 euros pour les femmes. Ces inégalités de pensions entre sexes vont néanmoins diminuer dans les années à venir. Grâce notamment à la hausse continue des taux d’activité féminine. Autrement dit, depuis un demi-siècle, les femmes travaillent de plus en plus et donc cotisent également de plus en plus pour leur retraite. Mais ce phénomène de rattrapage est limité. Le ratio qui rapporte la pension des femmes à celle des hommes devrait se stabiliser à un peu plus de 0,8 pour les générations nées après 1960 (contre 0,6 pour la génération née en 1930).

Pourquoi un tel coup d’arrêt ? Principalement parce que les femmes continuent d’interrompre leur carrière au moment où elles font des enfants. C’est certes moins fréquent qu’auparavant, mais l’arrivée d’un enfant a d’autres types d’impacts sur leurs carrières, comme un recours important au temps partiel ou une évolution salariale plus faible. Sur ce dernier point, la cause des femmes fait du surplace : les écarts de salaires entre sexes stagnent depuis les années 1990.

Des droits familiaux et conjugaux inadéquats

D’où l’intérêt de tous les mécanismes de solidarité que compte notre système de retraite. Sans ces dispositifs, les inégalités seraient plus importantes encore [1]. Ils sont en effet loin d’être anodins, puisqu’ils représentent au total un cinquième de la masse des retraites. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas toujours bien ciblés. C’est particulièrement vrai des droits familiaux et conjugaux qui visent à compenser les aléas de carrière dont les femmes sont victimes. Comme le note un récent rapport de l’Institut des politiques publiques (voir « Pour en savoir plus »), « les droits familiaux et conjugaux, même s’ils jouent déjà un rôle important dans la réduction des inégalités de pension entre hommes et femmes, sont souvent inadéquats à corriger les inégalités à la source. Ils opèrent dans certains cas une redistribution opaque, et donc mal maîtrisée, qui réduit d’autant leur efficacité à budget constant. » A tel point, d’ailleurs, que la commission pour l’avenir des retraites, présidée par Yannick Moreau et chargée par le Premier ministre de faire des propositions pour la prochaine réforme des retraites, recommandait « une remise à plat » de ces dispositifs [2].

Des majorations plus ou moins efficaces

La majoration de pension pour trois enfants et plus est particulièrement controversée. Les parents concernés ont en effet droit à un bonus de 10 % sur le montant de leur pension. C’est un dispositif qui coûte très cher (6 milliards d’euros en 2010, soit 4 % des pensions totales versées), mais qui ne réduit pas les inégalités de pension entre les sexes, puisque les hommes comme les femmes y ont droit. Le gain est d’ailleurs mécaniquement plus important pour les hommes, puisqu’ils touchent des retraites plus élevées et que cette majoration est proportionnelle. Pour la même raison, ce mécanisme est socialement injuste, puisqu’il bénéficie davantage aux retraités aisés. Une piste pourrait être de le remplacer par un bonus forfaitaire versé dès le premier enfant, ce qui aurait un fort impact redistributif au bénéfice des petites retraites.

Il existe également une majoration de durée d’assurance. Dans le privé, pour chaque enfant, une mère valide une année au titre de l’accouchement, et les parents bénéficient d’une année supplémentaire au titre de l’éducation de leur enfant, qu’ils doivent se répartir entre eux [3]. Dans le public, les règles sont un peu différentes : la mère a droit à six mois au titre de l’accouchement et les périodes d’interruptions sont compensées jusqu’à trois ans. Là encore, le coût est important (5,5 milliards d’euros en 2010), mais l’impact sur le niveau de pension des femmes est beaucoup plus net : pour les bénéficiaires, le gain de pension moyen est de 20 %. La principale limite de ce dispositif est qu’il joue sur la durée d’assurance, mais pas sur le salaire de référence qui sert de base au calcul de la pension de retraite. Si une femme passe à temps partiel pour s’occuper de ses enfants et voit donc ses revenus diminuer sensiblement, cela ne sera pas compensé au moment de la retraite.

Les pensions de réversion à effet limité à l’avenir

Reste les pensions de réversion, qui permettent de maintenir le niveau de vie des veuves après le décès de leur conjoint. Cela représente une masse d’environ 30 milliards d’euros, soit 12 % de l’ensemble des pensions de retraite et les femmes représentent 91 % des bénéficiaires. Mais d’un régime à l’autre, les règles diffèrent et les inégalités sont fortes. D’autre part, les transformations à l’oeuvre dans la famille vont limiter l’efficacité de ce dispositif. De plus en plus de femmes seules, divorcées, séparées ou célibataires vont arriver à la retraite et ne pourront plus, ou moins bien, compter sur les ressources d’un conjoint décédé. Ce sont donc les droits directs à la retraite des femmes qu’il faut renforcer en priorité, ceux qu’elles acquièrent en cotisant tout au long de leur vie professionnelle. D’où la nécessité d’agir bien avant l’âge de la retraite, en réduisant les aléas de carrière des femmes. Cela passe notamment par une politique ambitieuse d’accueil de la petite enfance ou une meilleure conciliation entre vie familiale et vie professionnelle.

En savoir plus

« Réformer le système de retraite : les droits familiaux et conjugaux », par Carole Bonnet, Antoine Bozio, Camille Landais et Simon Rabaté, Institut des politiques publiques, rapport n° 2, juin 2013.
« Retraites : comment améliorer les droits des femmes ? », par Lucy Roberts et Nicolas Castel, Les notes de l’IES n° 32, juin 2013.

Laurent Jeanneau Alternatives Economiques Poche n° 063 - septembre 2013

[1] Si l’on prend en compte les pensions de droit direct, c’est-à-dire hors pensions de réversion et majorations de pension pour enfants, les hommes touchaient en moyenne 1 657 euros de retraite fin 2008, contre 879 euros pour les femmes.

[2] Voir « Nos retraites demain : équilibre financier et justice », rapport au Premier ministre, par Yannick Moreau, juin 2013.

[3] Le système a été réformé en 2010. Il ne bénéficiait avant qu’à la mère. Il existe également une majoration de durée d’assurance pour congé parental, permettant de valider jusqu’à trois années.