FSU-SNUipp 47
169 bis Av. J. Jaurès 47000 AGEN

05 53 68 01 92 | 06 81 64 77 50 | 09 65 17 27 48

05 53 68 01 92
06 81 64 77 50
09 65 17 27 48

 Nous écrire 
Attal : ministre chic, mesures choc
Analyse de Frédéric Grimaud
 Mis en ligne en décembre 2023
logo imprimer
Enregistrer au format PDF

Analyse du Grenelle de l’éducation, proposée par Frédéric Grimaud, professeur des écoles, Docteur en sciences de l’Éducation et syndicaliste chercheur.
Blog : https://blogs.mediapart.fr/fredgrimaud/blog


Ce mardi 5 décembre, dans la foulée de la promulgation des résultats PISA, le ministre de l’Education nationale envoie à tou.tes les enseignant.es des propositions pour « un choc des savoirs » qui ne prennent désormais même plus la peine de masquer la volonté politique de prolétariser les profs des écoles.

Ces notes de blog ont fait pendant des années la part belle à Jean-Michel Blanquer, tentant de déceler ce qui dans ses politiques relevait d’une forme de taylorisation de l’activité des enseignant.es, d’organisation scientifique de leur travail, de prolétarisation de leur métier.
Si le court mandat de Pap Ndiaye nous avait un peu laissé respirer, il semble que l’actuel ministre soit déterminé à chausser les bottes de 7 lieues de l’auteur de « l’école de demain » et de faire faire des pas de géants à la prolétarisation du travail enseignant. Gabriel Attal qui remplace Jean-Michel Blanquer au ministère de l’Education, c’est Séverus Rogue qui remplace Dolorès Ombrage au poste de défense contre les forces du mal. Les serpentards restent à la manœuvre.

En bon magicien, Attal a commencé par lancer quelques artifices pour nous divertir (au sens étymologique du terme, pour nous « détourner » de ses véritables intentions) comme l’interdiction des abayas, le possible retour de l’uniforme ou autres cours d’empathie à la mode danoise. Mais dès que la fumée se dissipe, son projet pour l’école est déroulé dans un mail envoyé à tou.tes les enseignant.es et qui a déjà suscité de nombreuses réactions [1]. Cette note de blog ne s’attardera pas sur l’introduction de cette lettre, pétrie de flatteries qui n’engagent que celles et ceux qui y croient, ni sur le « niveau » qu’il faudrait faire « monter » comme on ferait monter l’eau d’une écluse, en activant des sas.
Nous laissons également soin à la profession enseignante, via ses organisations syndicales, d’apprécier les références faites à l’amélioration des conditions de travail, aux carrières ou à l’école inclusive. On peut supposer que parmi les 230 000 collègues qui ont répondu à la consultation numérique, certain.es ont su exprimer leurs ressentis sur le terrain. Et puisque ce blog est consacré à l’organisation du travail des professeur.es des écoles, nous ne commenterons pas non plus les passages qui concernent le secondaire.

Il ne reste alors que de courts paragraphes à analyser qui dévoilent le projet d’un ministre aux allures d’Henri Fayol, dont chaque ligne est un nouveau coup de canif sur la culture professionnelle des enseignant.es, une nouvelle balafre sur leur métier.
Dans cette note de blog, nous nous attacherons à mettre la focale sur ce qui, dans la lettre du ministre, relève d’une volonté de prolétariser encore un peu plus le travail des professeur.es des écoles. Pourtant le paragraphe qui leur est consacré commençait bien : « d’années en années, de réformes en réformes, l’autorité de votre expertise pédagogique a pu être progressivement affaiblie ».
Pas mal ! Le ministre serait-il un fidèle lecteur de ce blog ? On aurait pu se laisser aller à y songer si la ligne suivante ne montrait que la déqualification progressive des PE n’était invoquée que pour assoir une proposition politique sur le redoublement.
Pourtant cette déqualification que nous n’avons de cesse de déplorer dans ce blog ne s’exprime pas uniquement par un manque de pouvoir décisionnel sur les redoublements, loin s’en faut, et la lettre de Gabriel Attal vient l’aggraver par au moins 3 mesures nouvelles : des méthodes imposées, de nouveaux programmes et des manuels labellisés.

Mais avant de détailler ces mesures et leurs effets prolétarisants sur le travail, rappelons que nous empruntons cette notion de « déqualifcation » au sociologue Georges Friedmann qui fit, dans les années 50, une critique minutieuse des effets du taylorisme sur le travail humain. Chez Ford, dans une usine de bonbons ou dans les abattoirs de Chicago, Friedmann rapporte comment se généralise la perte du « skill », de l’habileté professionnelle, à l’heure où le travail est divisé à l’extrême et mécanisé. Le sociologue prophétise alors une catastrophe : « la spécialisation des professionnels, formés dans le moule standardisé des tâches parcellaires accentue l’éclatement et le déclin des métiers globaux, fondés sur une culture technique et la fierté dans l’achèvement du produit fini » [2]. Comme Friedmann se demandait devant une chaîne de travail dans les abattoirs de Chicago : « Y a-t-il encore des charcutiers artisanaux capables de faire le tour du travail » [3], à la lecture de la lettre de Gabriel Attal, nous pouvons nous demander si, après 3 ans de mandat comme ministre, il restera encore des enseignant.es capables de faire « le tour du travail », d’en maitriser toutes les dimensions.

Or pour déqualifier le travail enseignant, il y a des méthodes, que Taylor consignait dans ses ouvrages il y a 100 ans et que le Nouveau Management Public a su importer dans la fonction publique dans les années 90. Elles reposent sur une organisation scientifique du travail que Gabriel Attal, dans les pas de Jean-Michel Blanquer, revendique en gardant « la science comme boussole ». L’actuel ministre déroule alors des mesures dont l’objet réel est de confisquer aux enseignant.es le pouvoir sur le contenu de leur travail, de les déqualifier, de les prolétariser.

1°) Une seule voie

C’est donc dans le sillage de Taylor et de sa « one best way » que Gabriel Attal décide pour les profs d’un type unique de pédagogie et d’une méthode unique pour les maths. Pédagogie implicite et méthode de Singapour sortent tout droit de ce que Taylor appelait le « service de répartition du travail » [4] et nul doute qu’elle feront très bientôt l’objet de « fiches d’instructions » [5] pour que les enseignant.es prolétarisées n’aient plus à penser leur tâche. De Taylor à Attal, la division verticale du travail permet de dégager les travailleur.ses de toute activité intellectuelle et de leur dire « on ne vous demande pas de penser, il y a des gens payés pour ça » [6]. Ce fut l’œuvre de toute une vie pour Taylor que de promouvoir cette idée qu’il n’existe qu’une seule bonne manière d’exécuter le travail et qu’il incombe à celui qui l’organiser de rechercher la méthode qui sera la plus efficace et de l’imposer dans chaque atelier. Ce fut aussi le leitmotiv de Jean-Michel Blanquer qui dans son ouvrage « l’école de demain » écrivait qu’« un des grands enjeux des prochaines années est donc de promouvoir une approche pédagogique […] grâce aux techniques qui ont fait leurs preuves » [7]. Après la méthode unique de lecture, arrivent donc une seule méthode acceptable de mathématiques et une seule pédagogie possible … alors pourquoi de nouveaux programmes ?

2°) Les nouveaux nouveaux programmes

Non la répétition de l’adjectif « nouveaux » n’est pas une erreur de frappe, elle vient marquer un levier essentiel des techniques du Nouveau Management Public : la nouveauté permanente. Imposer une méthode de maths ou un type de pédagogie dans une profession assise sur des siècles d’histoire demande d’abord de passer un coup de gomme sur la culture professionnelle, de javéliser le métier, de « fabriquer de l’amnésie » [8]. C’est pour cela que les programmes vont encore changer. 1986, 1995, 2002, 2007/2008, 2015, 2020… puis 2021 et bientôt 2024. L’encre d’un programme est à peine sèche qu’un nouveau programme est déjà annoncé. La « nouveauté permanente » est alors une manière de manager en empêchant les enseignant.es de s’approprier un outil qui change en permanence. Impossible pour la profession de fabriquer ses normes car « les pratiques de changement qui se systématisent […] (visent à) déstabiliser les salariés pour qu’ils perdent une partie de leurs repères, ainsi que leur confiance en leur savoir-faire » [9]. Affaibli.es, dépossédé.es de leurs compétences, ces dernier.es perdent surtout du pouvoir sur leur travail et sont alors davantage dociles aux réformes et prompts à utiliser des outils ou des méthodes ayant reçu un « label de qualité » du ministère comme le préconisait déjà Jean-Michel Blanquer en 2016 [10].

3°) Des manuels labellisés

Quelques pages plus loin dans son ouvrage de 2016, Blanquer évoquait déjà l’idée de « favoriser la production de ressources scolaires en fonction de critères scientifiques et les labelliser pour favoriser la réforme pédagogique » [11]. Il sait que pour modifier les pratiques professionnelles des professeur.es des écoles, il doit restreindre la diversité des outils à leur disposition. Il n’y aura pas de « one best way » sans « one best tool », et Blanquer ira jusqu’à déclarer lors d’une conférence de presse le 7 décembre 2017 que « laisser les enseignants choisir leur manuel relève de la non-assistance à élèves en danger ». Son mandat, bien que particulièrement long pour un ministre de l’éducation (le record du genre toutes catégories), n’aura pas suffit à imposer un manuel scolaire unique. Attal entend donc, dans son « choc des savoirs », prendre le relai du père pour organiser une labellisation des manuels scolaire par le ministère qui viendra finir d’achever la liberté de production, de choix et d’usage [12] de ces derniers.

Dans sa lettre du 5 décembre 2023, Gabriel Attal a déclaré la guerre à une école démocratique, au collège unique, au lycée professionnel… et plus généralement aux classes populaires. Mais pour mener cette guerre, il a d’abord besoin de cibler les enseignant.es en tant que travailleuses et travailleurs dépositaires d’un métier, d’une histoire, d’une culture, des critères de la bonne exécution de leur tâche et des moyens pour y parvenir. Tout l’enjeu pour le ministre est de déposséder les professeur.es de leur expertise et de leur capacité à élaborer collectivement les ressources nécessaires pour faire « du bon travail ». En un mot de les prolétariser… pour mieux pouvoir les remplacer.

Par qui vous demandez-vous ? Que la référence à l’Intelligence Artificielle dans la lettre du ministre vous mette la puce à l’oreille et attise votre vigilance… le prof de demain pourrait bien être un logiciel.

Fred Grimaud
Source : https://blogs.mediapart.fr/fredgrimaud/blog/061223/attal-ministre-chic-mesures-choc